Mercredi 7 janvier 2009

Suite du poème:

BELKIS

De Nizar Kabbani


Toi la plus noble des reines,

Femme qui symbolise toutes les gloires des époques sumériennes !

Balkis, toi mon oiseau le plus doux,

Toi mon icône la plus précieuse,

Toi larme répandue sur la joue de la Madeleine !

 

Ai-je été injuste à ton égard

En t'éloignant des rives d'Al A'damya ?

Beyrouth tue chaque jour l'un de  nous,

Beyrouth chaque jour court après sa victime.

 

 

La mort rôde autour de la tasse de notre café,

La mort rôde dans la clé de notre appartement,

Elle rôde autour des fleurs de notre balcon,

Sur le papier de notre journal,

Et sur les lettres de l'alphabet.

 

Balkis ! sommes-nous une fois encore

Retournés à l'époque de la jahilia ?

Voilà que nous entrons dans l'ère de la sauvagerie,

De la décadence, de la laideur,

Voilà que nous entrons une nouvelle fois

Dans l'ère de la barbarie,

Ere où l'écriture est un passage

Entre deux éclats d'obus,

Ere où l'assassinat d'un frelon dans un champ

Est devenu la grande affaire.

 

Connaissez-vous ma bien aimée Balkis ?

Elle est le plus beau texte des œuvres de l'Amour,

Elle fut un doux mélange

De velours et de beau marbre.

 

Dans ses yeux on voyait la violette

S'assoupir sans dormir.

Balkis, parfum dans mon souvenir !

O tombe voyageant dans les nues !

 

Ils t'ont tuée à Beyrouth

Comme n'importe quelle autre biche,

Après avoir tué le verbe.

 

Balkis, ce n'est pas une élégie que je compose,

Mais je fais mes adieux aux Arabes,

 

Balkis, tu nous manques… tu nous manques…

Tu nous manques…

 

La maisonnée recherche sa princesse

Au doux parfum qu'elle traîne derrière elle.

Nous écoutons les nouvelles,

Nouvelles vagues, sans commentaires.

 

Balkis, nous sommes écorchés jusqu'à l'os.

Les enfants ne savent pas ce qui se passe,

Et moi, je ne sais pas quoi dire…

 

Frapperas-tu à la porte dans un instant ?

Te libéreras-tu de ton manteau d'hiver ?

Viendras-tu si souriante et si fraîche

Et aussi étincelante

Que les fleurs des champs ?

 

Balkis, tes épis verts

Continuent à pleurer sur les murs,

Et ton visage continue à se promener

Entre les miroirs et les tentures.

 

Même la cigarette que tu viens d'allumer

Ne fut pas éteinte,

Et sa fumée persistante continue à refuser

De s'en aller.

Balkis, nous sommes poignardés

Poignardés jusqu'à los

Et nos yeux sont hantés par l'épouvante.

 

Balkis, comment vas-tu pu prendre mes jours et mes rêves ?

Et as-tu supprimé les saisons et les jardins ?

 

Mon épouse, ma bien aimée,

Mon poème et la lumière de mes yeux,

Tu étais mon bel oiseau,

Comment donc as-tu pu t'enfuir ?

Balkis, c'est l'heure du thé irakien parfumé

Comme un bon vieux vin,

Qui donc distribuera les tasses, ô girafe ?

Qui a transporté à notre maison

L'Euphrate, les roses du Tigre et de Ruçafa ?

 

Balkis, la tristesse me transperce.

Beyrouth qui t'a tuée ignore son forfait,

Beyrouth qui t'a aimée

Ignore qu'elle a tué sa bien aimée

Et qu'elle a éteint la lune.

Balkis ! Balkis ! Balkis !

Tous les nuages te pleurent,

Quidonc pleurera sur moi ?

 

Balkis, comment vas-tu pu disparaître en silence

Sans avoir posé tes mains sur mes mains ?

 

Balkis, comment as-tu pu nous abandonner

Ballottés comme feuilles mortes par le vent ballottées,

Comment nous as-tu abandonnés nous trois

Perdus comme une plume dans la pluie ?

 

As-tu pensé à moi

Moi qui ai tant besoin de ton amour,

Comme Zeinab, comme Omar ?

Balkis, ô trésor de légende !

O lance irakienne !

O forêt de bambous !

Toi dont la taille a défié les étoiles,

D'où as-tu apporté toute cette fraîcheur juvénile ?

 

Balkis, toi l'amie, toi la compagne,

Toi la délicate comme une fleur de camomille.

 

Beyrouth nous étouffe, la mer nous étouffe,

Le lieu nous étouffe.

Balkis, ce n'est pas toi qu'on fait deux fois,

Il n'y aura pas de deuxième Balkis.

Balkis ! les détails de nos liens m'écorchent vif,

Les minutes et les secondes me flagellent de leurs coups,

Chaque petite épingle a son histoire,

Chacun de tes colliers en a plus d'une,

Même tes accroche-cœur d'or

Comme à l'accoutumée m'envahissent de tendresse.

 

La belle voix irakienne s'installe sur les tentures,

Sur les fauteuils et les riches vaisselles.

Tu jaillis des miroirs

Tu jaillis de tes bagues,

Tu jallis du poème,

Des cierges, des tasses

Et du vin de rubis.

 

Balkis, si tu pouvais seulement

Imaginer la douleur de nos lieux !

A chaque coin, tu volettes comme un oiseau,

Et parfumes le lieu comme une forêt de sureau.

 

Là, tu fumais ta cigarette,

Ici, tu lisais,

Là-bas tu te peignais telle un palmier,

Et, comme une épée yéménite effilée,

A tes hôtes tu apparaissais.

 

Balkis, où est donc le flacon de Guerlain ?

Où est le briquet bleu ?

Où est la cigarette Kent  ?

Qui ne quittait pas tes lèvres ?

Où est le hachémite chantant

Son nostalgique chant ?

 

Les peignes se souviennent de leur passé

Et leurs larmes se figent ;

Les peignes souffrent-ils aussi de leur chagrin d'amour ?

 

Balkis, il m'est dur d'émigrer de mon sang

Alors que je suis assiégé entre les flammes du feu

Et les flammes des cendres.

 

Balkis, princesse !

Voilà que tu brûles dans la guerre des tribus.

Qu'écrirais-je sur le voyage de ma reine,

Car le verbe est devenu mon vrai drame ?

Voilà que nous recherchons dans les entassements des victimes

Une étoile tombée du ciel,

Un corps brisé en morceaux comme un miroir brisé.

Nous voilà nous demander, ô ma bien aiméme,

Si cette tombe est la tienne

Ou bien celle en vérité de l'arabisme ?

 

Balkis, ô sainte qui as étendu tes tresses sur moi !

O girafe de fière allure !

 

Balkis, notre justice arabe

Veut que nos propres assassins

Soient des Arabes,

Que notre chair soit mangée par des Arabes,

Que notre ventre soit éventré par des Arabes,

Comment donc échapper à ce destin ?

Le poignard arabe ne fait pas de différence

Entre les gorges des hommes

Et les gorges des femmes.

 

Balkis, s'ils t'ont fait sauter en éclats,

Sache que chez nous

Toutes les funérailles commencent à Karbala

Et finissent à Karbala

Je ne lirai plus l'Histoire dorénavant,

Mes doigts sont brûlés

Et mes habits sont entachés de sang.

 

Voilà que nous abordons notre âge de pierre,

Chaque jour, nous reculons mille ans en arrière !

A Beyrouth la mer

A démissionné

Après le départ de tes yeux,

La poésie s'interroge sur son poème

Dont les mots ne s'agencent plus,

Et personne ne répond plus à la question,

Le chagrin, Balkis, presse mes yeux comme une orange.

Las ! je sais maintenant que les mots n'ont pas d'issue,

Et je connais le gouffre de la langue impossible ;

Moi qui ai inventé le style épistolaire

Je ne sais par quoi commencer une lettre,

Le poignard pénètre mon flanc

Et le flanc du verbe.

 

Balkis, tu résumes toute civilisation,

La femme n'est-elle pas civilisation ?

 

Balkis, tu es ma bonne grande nouvelle.

Qui donc m'en a dépouillé ?

Tu es l'écriture avant toute écriture,

Tu es l'île et le sémaphore,

 

Balkis, ô lune qu'ils ont enfouie

Parmi les pierres !

Maintenant le rideau se lève,

Le rideau se lève.

 

Je dirai au cours de l'instruction

Que je connais les noms, les choses, les prisonniers,

Les martyrs, les pauvres, les démunis.

 

Je dirai que je connais le bourreau qui a tué ma femme

Je reconnais les figures de tous les traîtres.

 

Je dirai que votre vertu n'est que prostitution

Que votre piété n'est que souillure,

Je dirai que notre combat est pur mensonge

Et que n'existe aucune différence

Entre politique et prostitution.

Je dirai au cours de l'instruction

Que je connais les assassins,

Je dirai que notre siècle arabe

Est spécialisé dans l'égorgement du jasmin,

Dans l'assassinat de tous les prophètes,

Dans l'assassinat de tous les messagers.

 

Même les yeux verts

Les Arabes les dévorent,

Même les tresses, mêmes les bagues,

Même les bracelets, les miroirs, les jouets,

Même les étoiles ont peur de ma patrie.

Et je ne sais pourquoi,

Même les oiseaux fuient ma patrie.

 

Et je ne sais pourquoi,

Même les étoiles, les vaisseaux et les nuages,

Même les cahiers et les livres,

Et toutes choses belles

Sont contre les Arabes.

 

Hélas, lorsque ton corps de lumière a éclaté

Comme une perle précieuse

Je me suis demandé

Si l'assassinat des femmes

N'est pas un dada arabe,

Ou bien si à l'origine

L'assassinat n'est pas notre vrai métier ?

 

Balkis, ô ma belle jument

Je rougis de toute mon Histoire.

Ici c'est un pays où l'on tue les chevaux,

Ici c'est un pays où l'on tue les chevaux.

 

Balkis, depuis qu'ils t'ont égorgée

O la plus douce des patries

L'homme ne sais comment vivre dans cette patrie,

L'homme ne sait comment vivre dans cette patrie.

 

Je continue à verser de mon sang

Le plus grand prix

Pour rendre heureux le monde,

Mais le ciel a voulu que je reste seul

Comme les feuilles de l'hiver.

 

Les poètes naissent-ils de la matrice du malheur ?

Le poète n'est-il qu'un coup de poignard sans remède porté au cœur ?

Ou bien suis-je le seul

Dont les yeux résument l'histoire des pleurs ?

 

Je dirai au cours de l'instruction

Comment ma biche fut tuée

Par l'épée de Abu Lahab,

Tous les bandits, du Golfe à l'Atlantique

Détruisent, incendient, volent,

Se corrompent, agressent les femmes

Comme le veut Abu Lahab,

 

Tous les chiens sont des agents

Ils mangent, se soûlent,

Sur le compte de Abu Lahab,

Aucun grain sous terre ne pousse

Sans l'avis de Abu Lahab

Pas un enfant qui naisse chez nous

Sans que sa mère un jour

N'ait visité la couche de Abu Lahab,

Pas une tête n'est décapitée sans ordre de Abu Lahab

 

La mort de Balkis

Est-elle la seule victoire

Enregistrée dans toute l'Histoire des Arabes ?

 

Balkis, ô ma bien aimée, bue jusqu'à la lie !

 

Les faux prophètes sautillent

Et montent sur le dos des peuples,

Mais n'ont aucun message !

 

Si au moins, ils avaient apporté

De cette triste Palestine

Une étoile,

Ou seulement une orange,

S'ils nous avaient apporté des rivages de Ghaza

Un petit caillou

Ou un coquillage,

Si depuis ce quart de siècle

 

Ils avaient libéré une olive

Ou restitué une orange,

Et effacé de l'Histoire la honte,

J'aurais alors rendu grâce à ceux qui t'ont tuée

O mon adorée jusqu'à la lie !

Mais ils ont laissé la Palestine à son sort

Pour tuer une biche !

 

Balkis, que doivent dire les poètes de notre siècle !

Que doit dire le poème

Au siècle des Arabes et non Arabes,

Au temps des païens,

Alors que le monde Arabe est écrasé

Ecrasé et sous le joug,

Et que sa langue est coupée.

 

Nous sommes le crime dans sa plus parfaite expression ;

Alors écartez de nous nos œuvres de culture.

 

O ma bien aimée, ils t'ont arrachée de mes mains,

Ils ont arraché le poème de ma bouche,

Ils ont pris l'écriture, la lecture,

L'enfance et l'espérance.

Balkis, Balkis, ô larmes s'égouttant sur les cils du violon !

Balkis, ô bien aimée jusqu'à la lie !

J'ai appris les secrets de l'amour à ceux qui t'ont tuée,

Mais avant la fin de la course,

Ils ont tué mon poulain.

 

Balkis, je te demande pardon ;

Peut être que ta vie a servi à racheter la mienne

Je sais pertinemment

Que ceux qui ont commis ce crime

Voulaient en fait attenter à mes mots.

 

Belle, dors dans la bénédiction divine,

Le poème après toi est impossible

Et la féminité aussi est impossible.

 

Des générations d'enfants

Continueront à s'interroger sur tes longues tresses,

Des générations d'amants

Continueront à lire ton histoire

O parfaite enseignante !

Les Arabes sauront un jour

Qu'ils ont tué une messagère

QU'ILS…ON….TU…E…UNE….MES…SA…GERE.

Par Samia Nasr - Publié dans : Poèmes de Nizar Kabbani - Communauté : Île des Poètes Immortelles
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  • : J'aime l'art sous toutes ses formes, littérature, peinture, 7ème art, théâtre, sculpture, photographie, les voyages. Je déteste la lâcheté, les faux amis et la bassesse. Mes mots clef sont: "Passion et Amitié".

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La passion des fleurs

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Créée le 21/05/09 par samiayann

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Tout éveille nos sens,
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Soyez bienvenues mes amis
 Dans l’île des belles déesses,
Soyez aimés et bénis
Par les lumineuses intelligences !
 


©Samia Nasr


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