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Île des Poètes

LA FÉE ENVOÛTANTE PAR KHALIL GIBRAN

27 Octobre 2016, 21:28pm

Publié par FATHIA NASR

LA FÉE ENVOÛTANTE - FATHIA NASR

Où m'emmènes-tu, ô toi l’envoûtante ?

Jusqu'où vais-je te suivre sur ce rude chemin parsemé de rochers et de ronces qui nous entraîne vers des cimes et fait sombrer nos âmes dans des abysses ?

Je me suis accroché aux pans de ta robe et j'ai marché derrière toi comme un enfant suivrait sa mère. Attiré par cette force occulte cachée dans ton corps, j'ai oublié mes rêves pour ne fixer que ta beauté, fermant les yeux sur les fantômes qui voletaient autour de ma tête.

Veux-ru bien t'arrêter un peu pour que je voie ton visage ? Regarde-moi un instant, peut-être verrai-je dans tes yeux les secrets de ton cœur, peut-être les traits de ton visage me laisseront-ils saisir ce que recèle ton âme.

Veux-tu bien t'arrêter un peu, ô fée, je suis fatigué de marcher et mon âme tressaille à la vue de ce sentier périlleux. Arrête-toi, car nous voilà au croisement des chemins là où s'enlacent la vie et la mort. Je n'avancerai pas sans connaître les intentions de ton âme ni consulter les trésors de ton cœur.

Écoute-moi, ô l'envoûtante fée !

Hier, j'étais comme un oiseau libre, je flânais entre les ruisseaux, voguais dans l'espace et m'asseyais au bout des branches à la nuit tombante. Je contemplais les palais et les temples irisés que le soleil construisait dans la cité des nuages avant que le crépuscule ne les détruise.

J'étais comme une pensée, je sillonnais seul la terre, me réjouissant des charmes et des plaisirs de la vie, pénétrant les mystères de l'existence.

Tel un rêve, je me déplaçais à la faveur de la nuit, j'entrais par les interstices des fenêtres dans les gynécées où dormaient les vierges pour jouer avec leurs émotions ; je me tenais au chevet des adolescents pour exciter leurs penchants ; je m'asseyais près des couches des vieux pour en découvrir les pensées.

 Depuis que je t'ai rencontrée, ô toi l’envoûtante ! et que les baisers de tes mains m'ont empoisonné, comme un prisonnier je traîne mes chaînes vers je ne sais où. Et comme un ivrogne je ne cesse de demander davantage de ce vin qui a subtilisé ma volonté et d'embrasser cette main qui m'a giflé.

Attends un peu, ô toi l’envoûtante ! je viens de rassembler mes forces, de briser les chaînes qui me tailladaient les pieds et de fracasser la coupe dans laquelle j'ai bu le poison tant aimé. Que veux-tu que nous fassions et quel chemin veux-tu que nous prenions ?

Je viens de recouvrer la liberté mais accepteras-tu que je sois un compagnon libre qui "fixe le soleil sans que ses yeux cillent et qui saisit le feu sans que sa main vacille» ?

Je viens de redéployer mes ailes mais tiendras-tu compagnie à un jeune homme qui, tel un aigle, passe ses jours à voler entre les montagnes et qui, tel un lion, passe ses nuits tapi dans le désert ?

Sauras-tu te contenter d'aimer un homme qui prend l'amour en compagnon de vin et le refuse en maître ?

Sauras-tu te satisfaire des penchants d'une âme qui frémit sous la tempête sans toutefois ployer et qui se soulève dans ses tourbillons sans être déraciné ?

M'acceptes-tu en compagnon qui ne cherche ni à asservir ni à être asservi ?

Si oui, voici donc ma main, prends-la de ta belle main. Voici mon corps, enlace-le de tes bras délicats. Voici mes lèvres, poses-y un baiser long, profond et muet.

 

Khalil Gibran

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covix 28/10/2016 19:56

Wouah! un beau texte poétique.
Bonne fin de semaine
Bises